| Le tarot de Dionysos Interprétations Daimonax
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I. – Le jeune homme du tarot : Dionysos (4/7)6. L’Amoureux Il n’y a rien de tel sur l’image à étudier. Ce commentaire, pourtant unanime et sans cesse recopié, avec enthousaisme, est, il est vrai, très séduisant à première vue, car il trouve facilement une oreille bienveillante dans l’intuition, en flattant le sens moral ordinaire qui blâme la sensualité et vante la chasteté. Cette interprétation est sans doute à l’origine de la coloration en bleu de la manche du bras de la jeune femme de droite sur le Conver revu par Philippe Camoin et Jodorowsy, comme si c’était le bras de l’Amoureux qui écartait cette femme, alors que le Grimaud, avec sa couleur blanche, montre clairementque c’est le bras de la jeune femme qui est ici dessiné. Le bras gauche de L’Amoureux, au contraire, semble enlacer par le dos ce personnage féminin d’allure sensuelle. Les personnagesAprès l’étude de la première lame, qui avait reconnu Bacchus sous les traits du jeune homme, la tentation est grande d’y voir encore ici le jeune Dionysos, en compagnie de bacchantes cette fois. Etre ici l’Amoureux, ou plus précisément celui qui est convoité par les femmes, est tout à fait dans les attributs de ce dieu ; il a toutes les caractéristiques du jouvenceau loin des travaux et des armes, tel que le décrit Penthée dans les Bacchantes. Malgré des difficultés qu’on peut aisément deviner, ces anciens imagiers avaient manifestement un grand respect pour leur modèle, pour conserver ainsi quelque forme la plus intacte possible sans forcément savoir ou comprendre ce qu’elle était censée représenter, respect déjà constaté à propos des objets orphiques sur la table du Bateleur, et particulièrement du rhombe pour la version Conver-Camoin. Les gestes et postures des personnages profitent aussi de cette fidélité, et cela s’avère capital ici pour retrouver le modèle de cette scène. Il y a en effet un détail de la carte qui en est la clé générale : la main que porte la bacchante à gauche en direction du sexe du jeune Bacchus-Amoureux, lequel a les jambes nues, c’est-à-dire que ses parties sexuelles ne sont masquées que par le bord de sa tunique.
Sens de la scènePour avoir des chances de comprendre cette scène, un recours par l’iconographie bachique fournira quelques pistes utiles, et pour commencer à la villa des Mystères de Pompéi (dite aussi « villa Item », ou de Rufus) et sa grande fresque, document unique sur les cultes dionysiaques romains (ou campaniens-samnites) toujours âprement discuté.
Parmi les différentes scènes d’initiation esquissées, il y a le « toucher du phallus » par une bacchante – aucun des commentateurs partisans d’un contenu mystérique pour cette mégalographie n’a cependant relevé ou identifié ce moment du rituel. Une ménade à genou, de profil, les cheveux attachés, d’allure austère, porte sa main gauche vers le haut d’une statue de bois (un xoanon, pour être transportable dans une corbeille) – la main à plat paume vers le bas, elle ne le touche pas –, et sa main droite se porte sur le sexe dressé qu’on devine sous le voile, dans un geste laissant une légère ambiguïté entre ce « toucher du phallus » et le fait de lever le voile. D’autres figurations antiques peuvent être rattachées à cette peinture de Pompéi, et confirmer au moins l’existence de ce point du rituel. Une coupe grecque conservée au musée de Berlin offre au regard des ménades dansant autour de ce xoanon (série des « lenéennes »), dont l’une d’entre elles s’apprête à faire ce geste rituel du « toucher du phallus ». Geste peu reconnaissable pour un profane ignorant ce détail du rituel, mais très net pour les initiés.
Un vase à figures noires du VIe siècle av. J.-C., sorti de l’atelier du célèbre potier Amasis, représente la même scène, avec cette fois une conclusion érotique sans équivoque. Le geste rituel du toucher est pourtant présenté seulement à son début, de manière suggestive, non par pudeur mais pour qu’il ne soit compris que des initiés. Par ailleurs, sur cette peinture d’Amasis (de son peintre), c’est la même ménade de chaque côté de Dionysos, dans les deux temps de ce rituel, celui du toucher d’abord, puis celui où elle est entraînée par un satyre, pour une conclusion facile à deviner.
Cette sixième lame du tarot montre la même scène du « toucher du phallus », avec une certaine pudeur, ce qui rendait l’identification assez difficile. Elle a une composition pratiquement identique à cette céramique d’Amasis réalisée 2 000 ans plus tôt à Athènes, avec le même temps du geste retenu pour suggérer cet acte rituel ; hormis l’inversion entre la droite et la gauche et l’intervention du satyre ici, de l’angelot là (ce qui revient au même in fine), il n’y a que les costumes qui diffèrent, reflets du temps de l’artiste. Voilà qui fait remonter loin dans le temps le modèle premier de cette sixième lame du tarot, et pose toujours la question de la transmission. Car, outre la transmission du rituel par générations successives d’initiés, qui constituerait le modèle premier, commun à différentes générations d’artistes n’ayant pu se recopier les uns après les autres, le traitement iconographique de ce moment de la liturgie dionysiaque, avec ses règles précises, déjà établies au VIe siècle av. J.-C., a traversé aussi ces deux millénaires qui séparent le tarot du peintre d’Amasis pratiquement sans altération. Le vase d’Amasis ne représente pas de génie ailé comme à la villa des Mystères de Pompéi ou sur la lame 6 du tarot, mais d’autres céramiques présentent ensemble la femme officiante, l’hermès ithyphallique et Eros, tel ce cratère conservé au Louvre.
Une autre carte du tarot est consacrée à cet hermès ithyphallique, la lame 15 appelée Le Diable. A l’occasion de l’étude de cette lame, l’enquête sur ce buste rituel sera poursuivie.
A Pompéi, ce n’est pas Eros ne figure sur cette scène, mais une daimon ailée, portant non pas avec un arc mais avec une férule. On ne sait pas exactement qui est cette daimon ailée, du moins de manière indiscutable, et il est tout à fait logique que la figure d’Eros l’ait remplacée dans le tarot de Marseille. Pour signifier cet érotisme, le peintre d’Amasis était moins pudibond. Il ne s’agit donc pas d’un « choix » qui se poserait à L’Amoureux, comme l’ont répété à l’envi les commentateurs, mais une « métamorphose » de la femme de gauche (sur la carte) en celle de droite, un rajeunissement par l’érotisme grâce au culte rendu à Dionysos, en suivant le rituel initiatique des bacchanales lié au xoanon ou hermès ithyphallique. Comme en écho aux propos tenus dans les Bacchantes par les vieillards Cadmos et Tirésias, heureux de retrouver à leur âge une certaine vigueur par la bacchanale, jusqu’à à se mettre à danser, entraînés irrésistiblement . Les deux femmes figurées sont finalement une seule et même femme, avant et après cette initiation dionysiaque, en deux temps, tout comme sur le vase d’Amasis. Et si ce n’est pas exactement l’idée première de l’auteur, à tout le moins c’est une ménade déjà initiée qui est prête à accueillir dans le thiase la récipiendaire, annonçant ce que deviendra la bacchante novice, qui ose enfin « le geste », ce qui revient au même dans la signification d’avant et après l’initiation. Bacchus est un dieu de la métamorphose, de la métamorphose libératrice, et il agit ici dans ce pouvoir, métamorphosant les femmes par l’ivresse érotique, les rendant resplendissantes. La position des bras et des mains de l’autre bacchante reste encore obscure : il n’y a aucun autre exemple connu, du moins reconnu jusque-là auquel la rapprocher. Une main semble se porter vers le cœur du jeune homme. La position de la main du jeune homme sur sa ceinture n’est pas non plus très claire. Cependant, le thème général de cette carte étant un certain érotisme, c’est dans le registre des significations sexuelles que doit se situer le sens des gestes de cette seconde bacchante ; l’imagination du lecteur devrait pallier facilement le manque d’hypothèses avancées ici sur ceux-ci. La corbeilleReste un détail intéressant sur cette lame : le décor. Là, le Grimaud semble un peu plus fidèle au modèle que le Conver restauré, légèrement altéré sur ce point. Le fond représente, à première vue, un paysage en jaune, bombé, strié de hachres molles qui ont été comprises par certains commentateurs comme des sillons de labours, suivant de manière régulière la même courbure que l’horizon. Il s’agit plus sûrement d’une représentation du van, le grand panier d’osier qui sert à transporter le xoanon, tel qu’on peut nettement le voir à Pompéi. La courbure est assez nette et régulière pour le signifier, avec la couleur, et les hachures sont les lignes horizontales de l’osier tressé. Ce qui confirme l’interprétation dionysiaque de cette scène, en parfaite conformité avec son modèle ancien.
Cette pratique initiatique ne peut être devinée aujourd’hui que par l’iconographie que nous révèle l’archéologie, et ce en très petit nombre, et chacune de ces représentations est toujours objet de polémiques passionnées entre chercheurs. Autant de modèles iconographiques inconnus quand le tarot fut dessiné dans la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Ce qui pose de manière de plus en plus aiguë la question de la source et celle de la transmission de cet ensemble. Modes d’altération
Représenter le Bacchus en chemise et sans culotte ne suffisait pas à lui seul pour rappeler et conserver les caractéristiques de l’hermès ithyphallique, aussi le nom donné à la carte, L’Amoureux, est-il un euphémisme pour traduire l’état d’érection du personnage. Dans le sens commun du mot, l’amoureux est celui qui aime une autre personne d’abord avec les sentiments du cœur ; or ce n’est pas ce que montre cette carte, où c’est le jeune homme qui est désiré, aimé, par les femmes. Le nom de cette carte doit donc bien être compris dans le sens le plus trivial qui soit, celui d’un homme en état d’érection, loin de tout romantisme « fleur bleue ». L’habillage médiéval du personnage masquant la caractéristique virile du modèle premier a ainsi compensé habilement, par l’absence de culotte et par le nom donné à la carte, la caractéristique la plus marquante de ces hermès. La ciste ou corbeille rituelle a été magnifiquement conservée, et même la réinterprétation en labours sur une colline n’en a pas altéré la forme générale, sauf peut-être dans la représentation des plans, les deux bacchantes auraient dû en effet en être à l’extérieur et l’objet figuré au premier plan. Comme pour Le Bateleur, une fois la scène du rituel orphico-dionysiaque reconnue, l’habillage et la réinterprétation ultérieure paraissent bien superficiels et les altérations bien légères, puisque le geste capital qui définit ce moment du rituel a été parfaitement conservé, en toute connaissance de cause dans les premiers modèles rhabillés avec ces costumes médiévaux, allant même jusqu’à faire une synthèse entre différents modèles canoniques parmi plus anciens.
Il ne s’agit donc en aucun d’une reconstruction savante opérée par les érudits de la fin du Moyen Age, mais bien d’un témoignage direct de pratiques initiatiques très anciennes, ayant donc survécu assez longtemps, plus longtemps qu’il n’est généralement admis. Que les lames une et six, avec le même personnage central ressemblant à Bacchus, puissent ainsi s’expliquer aussi nettement avec cette référence orphico-dionysiaque, et plus précisément en relation avec des actes de rituel (et non des scènes mythologiques), consolide les hypothèses avancées pour chacun des deux cas pris isolément. S’il pouvait y avoir des doutes sur des éléments isolés, discutables parfois en raison d’altérations, la cohérence de ce premier ensemble incite à persévérer dans cette voie pour la suite du jeu de tarot.
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