| Le tarot de Dionysos Interprétations Daimonax
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II. – Les bacchantes du tarot (3/3)11. La Force
Cette femme maîtrise à mains nues un animal sauvage, qui ressemble à un lion, bien que sa crinière recouvre aussi ses pattes antérieures. Déjà retentissent les vers du dénouement de la tragédie d’Euripide, les Bacchantes, quand la Cadméenne Agavé démembre avec ses sœurs son fils Penthée en le prenant pour un lion, qu’elle maîtriserait donc à mains nues, et dont elle ramène triomphalement la tête aux portes de la cité béotienne. Sixième epeisodion :
Ce lion est présent aussi sur de très nombreux sarcophages dionysiaques romains, souvent en liaison avec le sommeil d’Ariane, ou même à côté du dieu Somnus et son pavot. La paire Bacchus-lion parmi les plus remarquables provient encore du trésor d’Eauze ; à côté du couteau rituel avec le jeune Bacchus dont il a été question à propos de la première lame se trouvait un second couteau de même facture, mais qui a une tête de lion comme ornement. A l’opposition complémentaire relevée dans le plan général du tarot (voir l’introduction) entre Le Bateleur-Bacchus, la lame 1, et La Force avec son lion, la lame 11, répond curieusement cette paire, sans doute complémentaire, de couteaux rituels de Libo découverte dans le Gers (voir Le Bateleur).
Cependant, l’archéologie de cette icône ne renvoie pas directement à une bacchante ni au dionysisme, mais à Artémis chasseresse. C’est un thème propre à l’Antiquité tardive que de représenter Artémis posant un pied sur un lion abattu par une de ses flèches, alors qu’elle tire de son carquois dans le dos une autre flèche.
Le lien entre Dionysos et l’Artémis chasseresse se noue déjà avec un certain nombre de dénominateurs communs, en relation avec le monde sauvage, monde situé au-delà de la culture. A la lisière du territoire thébain, c’est le même lieu, précise Euripide, qui a vu le démembrement de Penthée par les trois Cadméennes et leurs thiases, et la mort de son cousin Actéon quelques années auparavant, dévoré par ses chiens qui l’avaient pris pour du gibier, parce que le prince thébain avait surpris la chaste Artémis nue dans son bain. Ces deux mythes offrent de nombreux parallèles, puisque ces deux cousins sont chaque fois pris pour du gibier et meurent déchiquetés dans un contexte cynégétique, l’un par la vengeance d’Artémis, l’autre par celle de Dionysos, les deux divinités frappant de folie passagère les instruments de leurs desseins, une meute de chiens, ou de bacchantes, une folie collective. Et l’insistance d’Agavé sur son activité de chasseresse rend plus intime encore ce lien entre le dieu des Bacchantes et la déesse de la chasse. Cette relation symétrique est bien illustrée par une mosaïque du VIe siècle mise au jour en Syrie, près de la frontière iranienne. La mosaïque de Sarrin appartient à la culture de Harran, îlot hellénistique où Damascius, après la fermeture de l’Académie d’Athènes, qu’il dirigeait, et un passage en Perse, avait repris ou fondé une école platonicienne. Cette mosaïque est une sorte de manifeste païen face à la poussée, l’oppression du christianisme triomphant, affirmant l’éternel retour des cycles naturels face à une théologie affirmant avec force la venue prochaine d’une fin du monde, définitive, avec le retour du Christ. Et c’est avec Dionysos et Ariane, d’un côté, et Artémis au lion et à l’arc de l’autre, de l’autre, en vis-à-vis, que cette profession de foi s’est exprimée sur cette mosaïque conservée au musée d’Alep. Ces représentations tardives agrémentent généralement cette déesse chasseresse d’une écharpe semblable à celle reconnue sur Le Monde ou à la villa des Mystères à Pompéi. Par ailleurs, la femme de La Force a des sandales très proches de celles de cette Artémis, et un lacet sur son buste qui rappelle celui de ces sandales, mais c’est peut-être une coïncidence. Le chapeauUn autre élément bien conservé dans le Conver-Camoin, et altéré dans le Grimaud, est intéressant pour établir une origine dionysiaque pour La Force, ce sont les hachures croisées en forme de pomme de pin sur la partie gauche du chapeau, ornement supérieur du thyrse. Quant aux pointes, colorées en rouge sur le Camoin ou en jaune sur le Grimaud, dépassant du chapeau, elles auraient dû être en vert, car c’est le sommet de la couronne de lierre des bacchantes, comme on la voit déjà nettement sur la lame 6 du Camoin. A cela s’ajoute le serpent, dans sa figuration masquée reconnue préalablement sur d’autres lames (plus net sur le Conver-Camoin). Pour finir, la forme générale, en forme de nœud de ruban, pourrait être dans cette logique celui qui orne souvent les thyrses romains. Autant de détails complémentaires qui confirment bien le caractère dionysiaque de cette lame du tarot. Ce qui est même surprenant, c’est cette accumulation de symboles dionysiaques « cachés » dans ce chapeau – couronne de lierre, serpent, pomme de pin... –, comme pour bien marquer que cette chasseresse au lion est une bacchante accomplie. Comment après ces observations douter de l’intention orphique de l’auteur du modèle ? Ce jeu graphique de dissimulation, en effet, date seulement de l’époque du dessin, n’est pas une imitation venue de l’Antiquité tardive. On peut même dire que c’en est ici l’un des exemples les plus anciens, quelques siècles avant le succès des devinettes des images d’Epinal.
La paire formée de La Force, femme au lion, et du Bateleur, le jeune Dionysos, de par sa place dans le schéma général, apparaît alors comme la survivance de ce message théologique païen qui s’exprime sur cette mosaïque de Sarrin, ou du moins comme épousant les contours d’une pensée théologique très proche. Artémis s’est effacée, perdant son attribut principal, son arc et ses flèches, mais a gagné des attributs de bacchante relevés plus haut. Le message théologique – ou la pratique magique extatique d’une « chasse sauvage » – de cette paire Bacchus-femme maîtrisant un lion (même si, dans les Bacchantes d’Euripide, pour Agavé il s’agissait d’une méprise), ou Bacchus et Ariane avec le lion seul, reste encore à interpréter. Il y a pour l’instant à relever l’importance du thème et son évolution, ses variations, depuis la tragédie d’Euripide jusqu’au tarot de Marseille.
Modes d’altérationsCette image de la femme au lion, commencée avec Artémis, a subi d’autres interprétations par la suite, a été retravaillée, usant en tout sens de l’antithèse formée par la femme et l’animal de la force brute, le lion, déclinant une dialectique nature-culture, esprit-force, etc. Ici, sur une gravure du XVIIe siècle, c’est une allégorie de l’éloquence, de la rhétorique dans son acception noble. Là, à la cathédrale de Chartres, l’idée de l’artiste est inconnue, en tout cas plus proche sans doute d’une notion chétienne, comme la foi triomphant de la violence, que du bachisme tardif du tarot.
Ce traitement iconographique parallèle de la femme triomphant du lion, comme à Chartres, n’est sans doute pas étranger à la façon choisie par l’imagier du tarot pour composer cette scène, suivant de la sorte une mode figurative de son temps. Ce qui pourrait expliquer la perte de l’arc et des flèches de la déesse chasseresse, par ailleurs trop connus pour garder son identité secrète, et ce besoin de surcharger le chapeau de symboles dionysiaques pour se démarquer des autres emplois de cette allégorie générale.
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